Objets innommables

Les objets précèdent l’usage et le langage. Il est nécessaire qu’un geste, une parole, un événement, une référence puisée dans une culture commune nomment l’objet: ce jour-là est le jour de sa véritable naissance, sa carrière peut commencer. Tant que cet acte n’a pas eu lieu, l’objet reste non appropriable par le public.

Le mot VTT a permis à la bicyclette de renaître et a relancé un marché en panne.

SMS, short message system, a permis de désigner un nouveau mode de communication.

Les puces évoquent une intelligence miniature.

Blue tooth fait référence à une légende scandinave, celle d’un chef viking qui aimait manger des mûres, inconnue de la quasi-totalité des utilisateurs de ce système de transmission par ondes.

Arrêtons-nous sur le mot automobile, véritable prise de pouvoir linguistique: ce moyen de locomotion s’est en effet approprié à lui seul le symbole de l’auto-nomie et de la mobi-lité, alors que la locomotive, l’avion, la moto ne sont pas moins automobiles que la voiture!

Le premier qui le dit marque son territoire.

Regardons le cas de l’ordinateur. Il a d’abord été computer, puis ordinateur grâce à un professeur de lettres de la Sorbonne: époque bénie où l’on pouvait franciser un mot anglais! Puis PC, bécane, portable, mac… Ce foisonnement linguistique est signe que le public s’est approprié l’objet et l’a inséré dans son quotidien.

« Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant. » Victor Hugo

extrait du « traité de tous les noms » Pierre-Louis Desprez & Ivan Gavriloff (Descartes & Cie, 2007)

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Le marketing de soi

« Dieu vous garde de la notoriété! », disait l’abbé Pierre à une journaliste.

Patrick Schulmann, le réalisateur du film à succès Et la tendresse? Bordel! disait: « Que mon nom soit connu, mais mon visage surtout pas! ».

Andy Warhol avait annoncé: « À l’avenir, chacun aura son quart d’heure de célébrité. » C’est là que commence le marketing de soi!

Picasso avait un grand sens des affaires. Il envoyait des amis tous les jours chez les galeristes parisiens pour qu’ils leurs réclament un Picasso. À l’époque, aucun d’eux ne le connaissait. En quelques mois, ils voulurent tous voir ses œuvres et l’exposer!

Yannick Noah dit qu’il a donné beaucoup de concerts devant dix personnes avant d’avoir du succès.

Picasso, toujours lui, a vendu beaucoup de toiles très peu cher, avant d’augmenter drastiquement ses prix. Du coup, tous ceux qui avaient acheté se sont vus à la tête de petites fortunes, et clamaient que Picasso était bel et bien un génie.

extrait du « traité de tous les noms » Pierre-Louis Desprez & Ivan Gavriloff (Descartes & Cie, 2007)

Attentat verbal

Le principe est clair: lâcher des textes là où et quand tu t’y attends pas
Claquer des mots un peu partout et que ça pète comme un attentat
Dans des salles ou en plein air, laisser des traces, faire des ravages

On prend la parole à l’apéro et on la prend au dessert
Mais si les plus sceptiques nous disent « mais à quoi ça sert? »
À pas grand chose c’est vrai, j’avoue, si ce n’est à partager
Des bons mots, des bons moments et des lyrics enragés
Maintenant tu sais qui c’est, ces mecs chelous qui viennent pour raconter leur vie
C’est elle, c’est lui, c’est moi, c’est nous, on vient même si t’as pas envie
Mais si t’écoutes un tout petit bout, p’t-être bien que t’en sortiras ravi
Et ça c’est important pour nous, c’est grâce à ça qu’on se sent en vie

Grand Corps Malade

 

Vivre par les mots, combattre le mal par les mots c’est le credo des slammeurs, les adeptes de ces poésies urbaines et sociales qui ont vu le jour aux États-Unis dans les années 1980 et ont gagné l’Europe. Les textes sont plus ou moins courts, récités a capella devant un public où chacun peut s’exprimer à son tour. Pas besoin d’avoir un statut d’artiste, il suffit de prendre la parole et d’avoir le « flot ». Le slam parle des vies: c’est sa force.

La douleur sociale s’exprime et se raconte, la banlieue est mise en mots, la colère et la galère sont des sources créatives, Saint-Denis et le RER D se transforment en refrain. Depuis Renaud, la banlieue n’est jamais édulcorée, elle reste ce qu’elle est: un monde ambivalent, rejeté tout en étant attachant parce que c’est là que l’on vit, qu’on aime, qu’on désespère et que l’on crée.

extrait du « traité de tous les noms » Pierre-Louis Desprez & Ivan Gavriloff (Descartes & Cie, 2007)

Les chiffres et les lettres

Il y a une élégance des chiffres: ils n’ont pas besoin d’être traduits et l’avantage d’une valeur graphique:

– Road 66

– 1000 et 1 nuits

– Schalke 04

– M6

– 400 coups

– 13 à table.

N°5 est le plus célèbre parfum au monde, avec un nom fait pour un couteau, une clé à pipe ou un diamètre de câble!

Le 118 vient de remplacer le 12: France Telecom a été obligé d’investir d’énormes sommes en communication pour compenser la disparition de ce numéro-marque gravé dans nos têtes.

Les groupes de musique maîtrisent ces mélanges de chiffres et de lettres qui claquent comme des messages codés, façon sms: U2 (you too), 2B3 (to be free), B52, etc.

On s’interrogeait sur l’âge exact d’une illustre sociétaire du Français.

– Cinquante ans? avança quelqu’un.

– Plus les matinées, précisa Robert Hirsch.

« Le dernier mot dans une affaire est toujours un chiffre. » Albert Brie

extrait du « traité de tous les noms » Pierre-Louis Desprez & Ivan Gavriloff (Descartes & Cie, 2007)